Je vois des gens qui me parlent – Confiné, Jour 2

Ce monde me fatigue

Cher Journal, 

Comme il est étrange le monde tel qu’il est.
J’expérimente depuis deux jours un phénomène très étrange pour Le Parisien que je suis, une quasi inversion des pôles. J’essaie de garder ce légendaire calme olympien forgé au marteau d’une patience toute mitterandienne du père de deux filles que je suis mais j’avoue qu’une certaine panique commence à me gagner. Je ne pleure pas encore la nuit, cela ne saurait tarder.

Pour mémoire j’ai quitté la Terre du milieu au siècle dernier pour rejoindre La Ville, et obtenir ainsi un anonymat que je chéris depuis. Misanthrope par mon père et agoraphobe par le cousin de ma mère, j’ai depuis mon arrivée chez les Parigots toujours apprécié cette impression d’être… comment dire… invisible.  Les commerçants, les voisins, ceux qui font partie de mon périmètre d’intervention habituel, découvrent chaque jour ma présence dans leur écosystème avec une benoite surprise renouvelée . Je suis le fantôme d’un Baron auvergnat qui erre dans les reflets du coin de leur œil. Et cela me convenait parfaitement jusqu’à présent.

Ce satané virus, le confinement. La distanciation sociale. Quelle connerie. On vous ment. On me ment. 

Hier matin. Huit heures.
Je sors avec la plus jeune de mes princesses, Noodle, une canine coquine et craquante. Bonbon poilu de deux ans. Un des instants privilégiés que m’accorde la vie chaque jour, la méditation déambulatoire que je chéris. Et je dois dire que la nouvelle situation, le calme, l’absence de bruit, le vide…. comment dire… me contente. Je m’y plais.

Je marchais, perdu dans la richesse des pensées d’une sagesse accumulée au fil des années qui ont blanchi l’homme sous le harnais, ma chienne trottinant à mon côté aussi mal élevée qu’un chien puisse l’être et comme d’habitude elle faisait à peu près n’importe quoi. Si elle pouvait mettre son nez, on dit la truffe pour un canidé ce que je trouve trop mignon, dans tout ce qui passait à sa portée, c’était moment de joie dans sa petite tête. Ça m’énervait. Ou ça me faisait sourire. Cela dépendait. 

Le soleil se levait sur Paris, il faisait beau, les Parisiens était enfermés. J’étais dehors. Tout allait bien.

Soudain. 
Au loin, dans la perspective de la rue de Bellefond,  je vois une femme et son compagnon poilu venant à ma rencontre. Ils sont loin, le York et sa blonde maitresse, mais immanquablement nous allons nous croiser. Je ne peux pas faire demi-tour, ce serait ridicule, et il n’y aucune rue pour m’échapper. Heureusement, elle est sur le trottoir de droite, je navigue sur celui de gauche. Tout va bien, je peux respirer.

Cette femme, je l’avais déjà croisé plusieurs fois au fil des années. En terrasse de café, chez un commerçant, ou promenant son chien comme aujourd’hui. Elle fumait, soooo 2003 !!!, elle avait des amis, ils se parlaient, c’était une de mon quartier. Elle ne m’avait jamais adressé la parole ni même regardé, tout était bien.

Alors que nous nous croisions, j’adoptais comme toujours mon attitude la plus neutre possible, j’avais une expression grisâtre en diable. Et là. Elle tourne son regard vers moi. Amicale.
— « Bonjour » me dit-elle
J’ai marmonné un « monjour »  ou un « ‘jour » je crois. Je me suis précipité chez moi, Noodle volant sur mes talons. La peur m’a retourné le ventre.

Nous sommes perdus. Paris est perdu, l’esprit parisien a été vidé de son sens par le Covid-19, salaud de virus, je te hais !

Épilogue

Cet après-midi, ma Compagne de Vie a parlé à la voisine de l’immeuble d’en face. Cinq ans que nous évitions tout contact. 
Quelle merde !

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