Dialogue avec mon coach éthique

Les sneakers qui viennent de l'espace

Être invité à une projection privée par un réalisateur, ce n’est pas une mince affaire.
C’est un moment d’exception pour la personne qui vous invite, elle présente son film et pleure la nuit d’avant pour que vous ainsi que les autres invités l’apprécient, et pour moi c’est toujours un casse-tête quant à l’attitude à adopter  (que dire si c’est vraiment nul ?  « J’ai adoré » ou « c’était bath » font toujours l’affaire) mais, et surtout, je ne suis qu’interrogations quant à la tenue que je dois porter.

Il y a quelques semaines j’ai eu le plaisir d’assister à la projection d’un très beau documentaire dont je ne citerai pas la réalisatrice ni le titre pour ne pas laisser dire que je suis un lèche-bottes du mari de celle-ci.

J’ai donc appelé mon coach en vestiaire éthique. La mise en abyme de cette phrase me paralyse presque. La peur du vide sous mes sneakers blanches sans doute.

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Une histoire de vieilles pompes blanches

C’est amusant cette histoire de sneakers… Dans les années de mon adolescence bénie, ce temps merveilleux où les possibles fleurissaient comme au printemps d’une vie et où les chemins qui y menaient étaient plus nombreux que les poils de ma barbe blanche aujourd’hui, un Snicker c’était une barre chocolatée pleine d’énergie et cela ne s’approchait ni de près ni de loin aux petons de quiconque à ce que je sache. Non.

Nous avions des baskets, et fussent-elles blanches qu’elles étaient Stan Smith ou à la rigueur Nastase pour les vrais sportifs, dont aucun en fait ne faisait partie de mon entourage en ce temps-là.

Gourmandise nostalgique d'une époque qui était vachement mieux
by Gilles « Souvenirs Souvenirs » Rapaport

Aujourd’hui, les baskets blanches ont disparu et ont été remplacées par des « sneakers » dont certaines sont les descendantes de celles suscitées. Les Stan Smith sont toujours là mais toutes les marques ont leur sneakers blanches afin d’habiller les pieds des bobos accomplis et de ceux qui voudraient bien l’être, c’est à dire la grande majorité de l’espèce humaine que l’on trouve dans les centres urbains de cette province de l’Europe qu’on appelle la France.

Gucci, Raf Simons, Fred Perry, Adidas bien sûr… choisissez votre tribu, il y a une paire pour vous dans les vestiaires qui attendent avec votre uniforme. Et n’oubliez pas de baisser la tête pour ne pas vous cogner au frontispice de votre vanité, merci.

Coaching pour un vestiaire éthique

Signé d'un V qui veut dire ?
by Gilles « Le Reptilien » Rapaport

Mon coach en vestiaire éthique s’appelle Fabrizio Da Yokoshima, un délicieux mélange italo (Milano quelle question !)-porto (Lisboa minha querida)-nippon (team Shibuya forever) somme toute, un Français typique !
C’est mon directeur de conscience, un homme dont la moralité est infaillible, un évangéliste du bon goût, indispensable pour le jeune et gauche provincial qui se cache sous le bobo chenu dont je porte le costume ces derniers temps. Il est, et ce n’est pas étonnant, toujours impeccablement vêtu, son uniforme à lui c’est le trois-pièces, je le soupçonne d’y cacher une bedaine balzacienne. Costume fabriqué bien évidemment dans le respect a) animal, b) environnemental, c) humain dans toute sa diversité arc-en-ciel et dans cette ordre, s’il vous plaît.

À la deuxième sonnerie, il décrocha. Sachant que, à partir de ce moment-là, je passais en mode surtaxé (coach éthique ne veut pas dire bénévole), je lui exposai sans attendre mon problème. Sans aucune surprise il avait une réponse. Que je vous livre donc.

« Châtellier San, me susurra-t-il,  vous avez eu bien raison de m’appeler. C’est un piège que l’on vous tend, je suis là pour vous aider. Au-delà de votre pull marin noir  et de vos jeans APC qui sont pour vous l’idéal ( tout ceci français et de deuxième main, est-il besoin de le préciser), vous devez porter une attention toute particulière à vos sneakers. »

Et nous y revoilà, c’est incroyable le destin nous joue de ces tours. Vous rendez-vous compte ? Je vous parlais de sneakers il y a peu.

« Elles seront blanches continua-t-il, mais il faudra être très attentif à leur origine. Car c’est là que se situe le nœud du piège, et si je puis dire le chausse-trappe dans lequel vous êtes poussé au faux pas.  Car oui toutes les origines ne sont pas égales aux yeux de l’humanité du XXIe siècle et si vous voulez éviter le bûcher en place publique à cause de vos chaussures fabriquées par des enfants ouïghours voire des jeunes Birmanes, je ne saurai trop vous conseiller d’opter pour la marque avec le V dont aujourd’hui on me dit le plus grand bien. Elles  sont fabriquées dans le respect animal et seuls des veaux consentants sont utilisés par de jeunes enfants brésiliens dont les mains saignent pour vos pieds, mais qui sont aussi formés à danser la samba. Une formation continue qui leur permettra de se sortir de leur condition pendant les quelques jours de carnaval que ces gens-là aiment tant. Ces sneakers ne sont pas aussi confortables que celles de la marque à trois bandes, mais, Châtellier San, vous pouvez aussi faire un effort pour améliorer le sort du monde non ? »

Quelle perspicacité que celle de Da Yokoshima, et c’est en fréquentant de tels hommes que l’on mesure le chemin qu’il nous reste à parcourir sur la voie de l’élégance et du politiquement correct.

Bobo sauvé des flammes

C’est ainsi que je me suis présenté à cette projection. Attentif à ne pas me démarquer, j’ai rejoint lors du cocktail le coin des boboomers à sneakers blanches juste en face du groupe des filles Barbour et franges ; et lorsque j’ai levé ma coupe pour saluer la réalisatrice soulagée, j’avais en moi une phrase de félicitations sincères et la satisfaction du travail accompli : encore une fois j’avais évité de me torpiller socialement et je passais sous le radar de Ceux qui viennent après nous

Ce n’était pas aujourd’hui que j’allais sentir leurs flammes me lécher les sneakers.

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