Que calor en la discoteca

Discotheque nostalgie
Le bon vieux temps du bon vieux temps
par le Maitre des élégances Gilles Rapaport

Après de longs mois d’attente… l’humanité, tout du moins sa part la plus belle, la Française, libérée par la volonté  de notre Commandant en chef se réveillait avec la ferme intention d’en profiter parce que bon ça commençait à suffire là. Les musées, les cinémas, les commerces et les terrasses des cafés étaient maintenant ouverts. Une bonne raison de fêter ça en allant danser en boîte.
Ah mais attendez… Les discothèques étaient toujours fermées. Une injustice sanitaire contre laquelle se révoltai​en​t de valeureux chefs d’établissement noctambulinois qui rappelaient à tous combien ils aimaient les jeunes et le rôle de protection sociale qui étaient le leur, ce qui ne manquait pas ​de ​souligner une autre injustice : pourquoi donc la Sécurité sociale ne remboursait-elle pas la consommation d’alcool lorsque cette dernière se pratiquait sous l’encadrement des professionnels du Mustang 3000 dans la zone artisanale de Sainte-Beuve-sur-Marquisette ?

Après avoir applaudi les soignants en mai 2020, allions-nous applaudir les tenanciers de dancings en juin 2021 ?

Ce qui me rappelle – vous l’aviez vu venir comme vous me connaissez bien – une époque où moi aussi j’ai fait partie de cette équipe dédiée aux actions anti-déprime à administrer une fois par semaine aux habitants de nos provinces pour qu’ils oublient qu’ils n’ont pas la chance de vivre à Paname.

Le bac en poche, pas encore trouée car c’était deux ans avant l’arrivée du grunge dans ma sous-préfecture, je n’avais pas le début d’une idée de comment occuper les mois du Summer of love, version Mitterrand Épisode II, La Revanche du social paternalisme. Mes amis avaient des convictions politiques pour s’occuper voire des copines et pour les plus mûrs d’entre eux les deux ; moi j’avais les radios libres et la VHS du film Highlander mais je l’avais déjà vu dix-sept fois et je commençais à me lasser un peu.
Post-scriptum paragrafi : refusant de pratiquer l’écriture inclusive parce que mon clavier est trop vieux pour ça, merci de vous mettre dans l’esprit que je parle d’amies et d’amis ; mais que j’utilise le masculin comme neutre dans le français que je pratique par flemmardise ou mauvaise éducation sans doute.
C’est alors qu’on me proposa de tenir pendant quelques mois la cabine à disques de la boîte de nuit de mon petit bourg ! Je pouvais si je le voulais devenir le DJ et faire danser les foules au son de mes envies, voilà comme ça. Une personne impressionnée par la culture musicale et les goûts éclectiques que j’étalais sur les ondes de la FM locale, parce que j’avais déjà cette chaude voix forgée pour la radio, me voulait dans son établissement pour assurer le succès des nuits de folie de cet été de l’amour, version Claude Chabrol donc pas celui de Dennis Hopper.

Bon. Disons que ça ne s’est pas passé comme ça. Enfin pas vraiment.
La boîte de nuit vivait ses derniers mois, l’habituel DJ faisait faux bond, et la propriétaire étant de ma famille, me voyant désœuvré, puisque je ne pratiquais aucune activité notable, elle, n’ayant plus rien à perdre, me proposa de m’y coller, faute de mieux. Et laissez moi vous dire qu’elle ne fut pas déçue !
Entre choix musicaux abscons (je passais souvent la musique de L’Exorciste quand j’étais fatigué), squattage de la piste éhonté par mon entourage qui motivait fortement ma playlist quand je n’intervenais pas pour calmer les plus énervés, technique « non ne me frappez pas, je suis gentil moi » : j’ai été élu le pire DJ du sud de la Loire de la fin du XXe siècle par Disc Jockey Magazine en 1991. Si j’avais eu à payer pour entrer dans ce repaire (smiley clin d’œil) en fin de vie, je pense que je l’aurai regretté toute ma vie (Exagerator Volume VII, « Les Mots n’ont pas de sens »).

Les Quat’z’amis
 Gilles Rapaport, dit Radio Nostalgie

Un soir me reste en mémoire.

C’était un samedi de fin juillet, une soirée qui fleurait bon les départs en vacances pour les aoûtiens qui allaient se faire dorer les miches sur les plages de Cavalaire ou se tremper les orteils dans les flots de Palavas. Il faisait soixante degrés, ça puait les vacances,et moi j’étais le dieu des platines dans ma caverne, entouré de vinyles pas de première jeunesse à l’inverse de la divinité susmentionnée. J’avais déjà ruiné quelques vendredis et samedis de clients égarés sur ce flanc de colline, mais ce soir-là je donnais le meilleur de mon pire. Comme à mon habitude, je ne passais que ce qui me plaisait avec un veto absolu sur tout le Top 50 que je détestais (prenez toute la tournée Stars 80 et vous avez la liste des bannis). Le dieu Jockey ne souffre pas de contradiction, et ses voies ne seront pas pénétrées (ni ce soir-là, ni plus tard).

Une guillerette bande de commerçants du bourg, à Mercedes ou BMW je ne me souviens plus de ce qu’ils portaient au bout de leurs clés, avaient eu la mauvaise idée de réserver quelques tables pour fêter les vacances et sans doute aussi les bons chiffres d’affaires de cette époque bénie que les Millenials et autres Z n’arrêtent pas de nous reprocher d’avoir vécue à leur place.
Après quelques heures et bouteilles de champagnes, vodka pomme et TGV, ils étaient assez énervés contre votre serviteur qui n’en faisait qu’à sa tête, celle-ci étant penchée sur le côté avec un écouteur du casque vissé à l’oreille droite comme un vrai pro que j’étais devenu.

Ils envoyèrent un porte-parole, le président nouvellement élu de l’association​ des commerçants​. Jeune trentenaire, sans doute opticien à Land Rover ou pharmacien à Porsche, il m’apostropha.
«  Hey, petit !, me jeta-t-il. Tu peux arrêter de passer tes trucs et nous mettre Nuits de folie tout de suite. On a payé plein d’argent là. »
Alors comme ce dialogue était mal parti, je ne vais pas vous le retranscrire in extenso : après quelques apostrophes de plus en plus énervées parce que je ne lui parlais pas (je vous rappelle que j’avais mon casque de DJ sur ma jeune tête blonde qui étaient penchée), j’ai fini par sortir l’étron qu’il me réclamait de tout son jeune corps offensé (tiens, déjà le jeune trentenaire savait s’offenser !). Je lui agitais devant les yeux et je cassais le 45 tours en deux, tel Moïse excédé au pied du Sinaï.
Puis je réalisais un enchaînement parfait des Kinks aux Cactus de Dutronc. Fin de l’histoire, le porte parole eut beau se plaindre à qui mieux mieux, les liens du sang me garantissaient de mener à bien ma mission de fossoyeur des soirées sous-préfectorales jusqu’à la mise en bière de ce repaire (deuxième smiley clin d’œil) trop bien famé pour les bourgeois qui n’avaient rien de bohème en ce temps-là.

Aujourd’hui, j’attends avec impatience, comme tous les jeunes bobos boomers à la bourse blindée, la réouverture de notre boîte de bord de mer, là-bas pas loin du Calumet et du 44, pour enfin se réserver une table, des seaux de boissons qui font rire avant de faire mal et demander mon morceau préféré à moi, Tropique, l’inoubliable chef d’oeuvre de Muriel Dacq. Et je sais que le DJ me le passera, parce que, quand on a bon goût, personne ne vous dit non.

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