Les Carpenters, pas Maritie ni Gilbert, les autres – Confiné, la musique dans la tête

Muzak Dolce, Avril 2020

Par un hasard qui fait de la vie la drôle d’aventure qu’elle est, et surtout grâce à la promiscuité gaillarde d’une troisième mi-temps dans la Comté, je me suis retrouvé à l’heure où l’acné fait ses adieux, dans un pub gallois à servir des bières quand je n’en buvais pas moi-même.

Vous allez me dire, ou plutôt certainement m’écrire si vous ne faites pas partie de la R.P.L.F.* et ses cinq membres chaudement claquemurés au pied de la butte Montmartre, « mais pourquoi diable Camarade Châtellier, nous parles-tu de cet épisode, dont il faut bien te l’avouer on se moque un peu à l’heure où a) on est malheureux chez nous parce qu’on ne peut pas jouer au ballon, b) on est triste parce que le traiteur chinois rue des Martyrs n’a toujours pas ré-ouvert, c) on somatise et des boutons commencent à apparaitre parce qu’on ne pourra pas aller à La Trinité cet été ! ». J’ai une explication qui vaut ce qu’elle vaut et que je vous livre ici puisque vous insistez : alors que je comptais mes doigts, activité qui me tient lieu de recentrage émotionnel lorsque je n’ai pas la chance de pouvoir siester ou déambuler avec le chien-chat, une playlist Deezer («  Sons pour l’ennui du Jour 34 » ) en fond musical, une chanson des temps anciens raisonna et je me retrouvais projeter trente ans plus tôt dans le bar plutôt miteux d’une bourgade du Pays de Galles qui l’était tout autant. We’ve Only Just Begun des Carpenters. Pas les célèbres producteurs de shows télévisés de l’enfance de ma génération (ah, l’humour, c’est marrant… Ruquier, Bigard, Coluche, je vous suis de près) mais bien le duo américain très populaire des années 70 du siècle dernier.

J’aimerais ouvrir une parenthèse — j’en ouvre souvent parait-il —  ici sur ce phénomène que j’appelle «  la Babka de Pouchkine » que j’ai théorisé, on ne s’en souvient pas à l’évidence, il y a quelques années. Il concerne ces événements de la vie, ces interruptions du quotidien qui nous renvoient à un souvenir, souvent heureux, réconfortant, d’un regretté passé. Certains font référence à « la Madeleine de Proust » en en parlant. Je tiens à dire que je ne sais pas qui sont ces deux personnes, cette Madeleine et ce qu’elle fit de mémorable à ce Proust mais pour moi ce sera toujours un instant dit «  Babka de Pouchkine », russophile autant eque bec gourmand que je suis.

Et donc la douce voix de Karen me susurrait que cela ne faisait que commencer — notre vie pas le confinement je vous rassure (ah ah, l’humour bis) —  et je me retrouvais projeter dans mon passé en train de tirer une bière pour l’un des personnages qui le peuplaient tous les jours que le dieu des poivrots au chômage faisait. Le chômage, c’était la plus belle des perspectives d’avenir de ce coin du Royaume passé au marteau piqueur de l’histoire avec une célérité toute remarquable par celle que personne n’appellerait jamais Margaret. La bière, c’était une invention merveilleuse que l’on doit sans doute à un chômeur de longue durée du temps des jadis dont personne n’est jamais revenu (et pour cause, rapport à l’absence d’immortalité parmi le genre humain).

Karen Carpenter de son côté avait connu d’autres aléas que de ne plus avoir la joie de se glisser dans les boyaux des mines de charbon galloise depuis ses quinze ans, de s’entendre dire un jour que ben non c’était plus possible, le charbon c’était tout finit et que pour pointer à la caisse des losers et puis directe à la soupe populaire, c’était par là à gauche. Et arrêtez de vous plaindre parce qu’avec votre accent on comprend pas grand chose à ce que vous racontez de toutes les façons. Non, Karen elle avait pas eu cette vie là, mais alors pas du tout.

La Karen, c’était la chérie de l’Amérique — attention ici pas de jeu de mot à triple tiroir  ** — qui avec son frère Richard ont vendu plus de 90 millions d’albums ce qui avouons-le est quand même beaucoup plus que notre Karen à nous (ah mais je suis impayable aujourd’hui, je vais de suite envoyer un CV à la Revue de presse des Deux ânes pour me punir). Le duo formé fin des années 50 a connu la gloire avec ses mélodies sucrées sublimé par le contralto de la jeune fille sur des rythmes soul blanc dont le jazz n’était pas absent alors que chez d’autres oui.  Je n’y avais pas prêté une véritable attention à cette époque, mon adolescence avait été baignée de Jim, Jimmy, Angus, Stevie, Lou, David, Iggy, etc. et très peu de Donna, Gloria, Tina, Aretha, Billie, Nina, Sarah,… Bon j’exagère quand même parce qu’il y avait eu Janis et il y aura toujours Janis. Mais pas de Karen Carpenter dans mon périmètre acoustique, jusqu’à ce pub en sous-sol qui me voyait tenter de servir tant bien que mal (surtout très mal) des pintes de lager à la volée à mes pauvres chômeurs alignés comme aux champs de course piaffant pour se lancer dans une belle conversation avec comme sujets totalement en boucle (une superbe autre expérience du Jour de la Marmotte) dans le désordre : les qualifications pour les championnat d’Europe de football, les légendes du rugby Gareth Davies ou Gerald Edwards, et le très jeune trésor national Ryan Giggs. Donc football / rugby / football, la combinaison parfaite pour de très belles soirées. 

Tous les soirs, il venait déverser sur moi ses malheurs profitant de mes oreilles européennes mais néanmoins attentives.

Michel webb, mon voyage chez les mineurs

De mes anciens mineurs, Gareth (tous les gallois s’appellent Gareth ou Gerald), était le plus fidèle des clients, un petit bonhomme séché au charbon à sept cent mètres sous terre. Il avait à peu près tout perdu dans les deux ans avant mon arrivée dans les terres du dragon, et on peut dire qu’il accumulait une bonne dose de désespoir sur ses noueuses épaules. Tous les soirs, il venait déverser sur moi ses malheurs profitant de mes oreilles européennes mais néanmoins attentives. Enfin, des oreilles qui essayaient surtout de décrypter l’anglais qui se cachait derrière un accent ouvrier/mineur à déterrer à la pioche. Et ce malgré ce génie pour les langues dont je me targuais dans cet autre souvenir. Le bougre avouait un amour inconditionnel pour Ian Rush, même si celui-ci n’offrit pas la qualification des Dragons pour la coupe du Monde 1994, et  Karen Carpenter à qui, décédée depuis quinze ans des suites d’une maladie pas très drôle et sur laquelle je ne trouve pas de bon mot, il vouait un culte dont il passait les soirées à célébrer la messe au jukebox du pub tout en me farcissant les oreilles des, à ce que je saisissais, exploits du joueur de Liverpool qui une décade auparavant s’était essuyé les crampons, main dans la main avec Platini, sur les cadavres des supporters d’un soir de finale bruxelloise de Coupe d’Europe… parce que rien ne peut arrêter le foot comme le chantait si bien Freddie Mercury (ou c’est encore une fois mon anglais qui me fait défaut !).

Je laisse passer ce souvenir du Heysel, qui n’est pas ma Babka de Pouchkine vous l’avez compris, enfermé dans mon appartement avec vue sur le Sacré Coeur mais c’est quand même pas facile parce que le traiteur de la rue des Martyrs il est toujours pas ouvert, je me repait des Carpenters… et je vous livre ci-dessous une traduction effectuée grâce à Deepl que je ne saurais que trop vous recommander !

«  Avant le lever du soleil, nous volons
Tant de chemins à choisir
Nous allons commencer à marcher et apprendre à courir
Et oui, nous venons de commencer »

La poésie, c’est beau… la traduction automatique, un peu moins, non ?

* La République Populaire Laxisto Fasciste autrefois connu sous le nom de La Châtellerie que j’ai instauré dès le 16 mars 2020
** Vanne honteuse de la GenX, pardon Isabelle Morizet.

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