Le jour où les terrasses rouvrirent

Monsieur Chatellier seul en terrasse
Terrasse vide de Paris 9eme, mars 2021. Avec vue Sacré Coeur
Où sont les tables ?
Hommage ému à Patrick J., Avril 2021

Le jour où les terrasses rouvrirent, ce fut un grand jour, un de ces jours magnifiques dont nous nous souviendrions le reste de notre vie. Ce jour là, la Châtellerie (aussi connue sous le nom de République Populaire Laxisto-Fasciste depuis mars 2020) fut en fête, elle vibrionna dès le lever du soleil, dans l’attente de l’heure magique où le soleil déclinerait à l’horizon ; plus précisément derrière les immeubles haussmanniens du paisible 9e qui couvrent chastement l’horizon du voile bourgeois que l’on pose sur un avenir incertain mais pas tant que ça.

Les habitantes de la R.P.L.F. attendaient, rêvaient de ce moment depuis plusieurs mois. Le 1er confinement avait été une mauvaise blague pauvrement rythmée par des apérozooms quotidiens (le vrai terme est «anesthésiée par»), le 2e un épisode affligeant d’Une famille formidable saison 25 dans lequel je jouais un jeune Bernard Lecoq neurasthénique, et le 3e atteignit des sommets en nous plongeant dans une mauvaise adaptation de TF1 (y en a-t-il jamais eu de bonnes ?) d’un mauvais Harlan Coben (même question).

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Le problème, sans surprise, venait de votre serviteur. Élevé à l’ombre des comptoirs en sueur, Grand Prêtre Dudeiste dont le sang bouillonnait à l’approche d’un estaminet parce que c’est là qu’était la vie, je ne supportais plus d’être emprisonné dans mon cossu intérieur alors que, de ma geôle avec vue, je me languissais devant la place la plus belle de mon Paname, désespérément vide des tables et chaises qui accueillaient la confrérie de mes semblables, les humains qui aiment le rire, l’échange d’opinions marquées par le bon sens et les paroles hautes qui fleurissent lorsqu’elles sont correctement arrosées… la fine fleur de South Pigalle, des Parisiens donc.

Je rendais la vie insupportable à mes camarades d’enfermement, ma famille. J’avais même posé depuis quelques semaines sur le balcon un tabouret sur lequel je m’asseyais des heures le regard fixé sur la placette en leur commandant des « petits noirs bien serrés, s’il vous plaît». Quand j’avais laissé un pourboire à Bulle, Celle que j’accompagne avait pensé à me conduire aux Urgences Psy de Bichat, m’a-t-elle avoué il y a peu.

La victoire en chantant, le cocktail au bout du fusil

Heureusement, le commandant en chef avait parlé. La date de la libération dévoilée, la lumière au bout du tunnel brillait enfin de mille feux pour nous accueillir sous les sunlights du tropique des concerts, le 14 juillet mais pas en juillet, les Portes du paradis s’ouvraient mais sans le physio à l’entrée… Quoique pour cette dernière image, il y a sans doute à redire.
Je ne m’étais jamais senti aussi fier de mon engagement à l’extrême centre : la Révolution Molle dont j’étais l’un des plus vaillants porte étendard, tellement discret en toute conformité avec l’absence de prise de position que je pratiquais chaque jour, à l’écoute des douces paroles de ma Mienne Boussole, était en marche et c’était un combat gagné de plus que nous accrochions dans le Hall of Flemme de notre mouvement.

Dans la Châtellerie, il n’y avait pas eu de débat, et j’étais le seul candidat pour participer à cette fête de la libération.
Ah oui… je me rends compte que j’ai oublié de préciser que cela avait été organisé quand même pour éviter le Grand N’importe Quoi synonyme de libération dans l’esprit commun des mortels et quelques ajustements furent apportés à la «liberté d’exulter » pour accompagner ce moment de « joie» pour qu’elle ne devienne pas trop « débordante ».

Plusieurs êtres me manquent
Gilles Rapaport dit L’Optimiste, Avril 2021

Les terrasses ouvertes aux seuls vaccinés avaient certes fait grincer les dents de certains, mais que voulez-vous il faut bien des règles si on veut vivre tous, et particulièrement nous les bobos du 9e, ensemble. AstrazeneJohnsonisé comme je l’étais, ce n’était bien sûr pas un frein. Le privilège de l’âge du capitaine dirais-je.

Non, mon seul vrai souci c’était de décider avec qui j’allais passer le plus beau moment de ma vie après la naissance des filles. La limite par table étant fixée à quatre, j’avais dû faire moi aussi un tri parmi mes amis. Bon. Ce n’était pas vraiment un remake du Choix de Sophie, je vous rassure. Après avoir fait un tableau sous Excel avec la liste de mes amis et des colonnes pour les critères pour mesurer qui serait le plus à même de partager cet événement, finalement ce fut assez simple. J’ai ensuite créé un groupe de discussion pour les élus sur Signal (une application hyper discrète pour éviter de me faire coincer par ceux que je n’invitais pas) et le tour était joué.

La terrasse du bar de notre plus belle place de Paname décorée comme un jour de finale de coupe du monde, les tables espacées et quatre chaises sur lesquelles nous étions assis. Le respect sanitaire nous habitait maintenant.
Dehors, sur une place à Paris, oui c’était bien la réalité. Nous étions prêts à parler, à ferrailler, à débattre des sujets autres que ceux de La Situation. C’était le monde d’après maintenant. Nous avions tellement hâte de prendre la douche de Spritz (la fameuse orange shower chère à nos amis transalpinanais anglophones) tant attendue et nous ne remarquions pas les flots de trentenaires qui passaient devant le cordon rouge installé pour les VIP que nous étions.

Ceux qui nous succéderont avaient dans le regard une lueur qui n’éclairait pas l’avenir de la douce lumière de la paix sociale.

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