L’ennui c’est bien… mais là ça commence à bien faire

Mise en contexte pour les générations futures : Cette chronique a été écrite alors que le monde était touché par une pandémie qui avait transformé Paris en Niort si Niort avait été une banlieue de Clermont-Ferrand.

Hémisphère droit par temps de pandémie
Avril 2021

Depuis que j’ai l’ascendant sur ma descendance, c’est à dire depuis que les cigognes m’ont fait la grâce de deux poupons emmaillotés à quelques années d’intervalle, je leur répète sans cesse que « l’ennui c’est bon pour vous mes chères filles ». Une croyance que j’avais pêché dans une lecture non dirigée du tome V de « Tout l’univers » que mes parents m’avaient offert avant que de se rendre compte que nous n’avions pas de bibliothèque et que bon c’était bien beau tout ça mais ça prenait quand même beaucoup de place. C’était ça la Culture dans ma sous-préfecture des années 1970, ça prenait de la place, c’était lourd à transporter et puis finalement on s’en débarrassait rapidement parce que c’était quand même bien encombrant. 

Chronique OK Boomer disponible en podcast ci-dessous

Comme j’ai baigné tout petit dans le bain de l’honnêteté,  je vous la dois même si vous me lisez à titre gracieux, j’avoue que c’était bien souvent une excuse pour ne pas avoir à trouver une occupation à ma progéniture alors que j’avais à l’esprit de m’adonner à la pratique de la méditation de pleine inconscience, théorisée au début des années Mitterrand, c’est à dire la sieste.

Et si je veux encore pousser plus loin cette passionnante introspection, je pourrais dire que l’invention de la méditation de pleine inconscience, marketée auprès des miens sous le nom de « la sieste à Gaël », n’a été que le produit de l’ennui dont je me faisais le chantre quelques lignes plus haut. C’est une boucle infinie qui se mord l’une de ses sept queues qui fait que là on a quand même l’impression de tourner en rond, et si vous êtes toujours à me lire je vous dis merci pour votre patience, qui sera récompensée très vite maintenant. Je m’explique.

L’ennui angulaire, la pierre sur laquelle j’ai bâti les fondations de mon dortoir naquit ce dimanche après-midi de février où j’avais abandonné tout espoir d’être un jour gardien de but de sainté ou deuxième ligne de l’ASM je ne sais plus exactement. Ce dont je suis sûr, c’est qu’il faisait un froid comme on en connaissait qu’au siècle dernier sous les rayons rafraîchissants de notre astre socialiste ; c’était comme souvent pour moi l’occasion d’abandonner un sport qui se pratiquait en plein air glacial. On a beau être un garçon viril, duveteux et sportif, on reste quand même fragile aux extrémités.

Ennuyeuse montée à vitesse réduite
Avril 2021

Les yeux me brûlaient d’avoir tenté de lire pour la dixième fois en deux ans les premiers chapitres des aventures de la compagnie de l’anneau, et je n’en pouvais plus de ne jamais les voir arriver à Fondcombe. On m’avait promis des Elfes très beaux et aériens en diable, je n’avais que ces petits bonhommes rondouillards aux grands pieds poilus à me mettre sous la dent, j’étais à deux doigts de retourner chez les Atréides qui eux ne m’avaient jamais déçu.

Une découverte extraordinairement reposante

Ce n’était pas encore l’heure de Stade 2. Sur la deuxième chaîne, M. Jacques Martin tartinait les après-midi de bonnes couches de paternalisme jovial pour préparer les trente prochaines années à un Michel Drucker qui paradait les samedis soirs sous les spotlights des Champs pas si loin de l’Élysée .

Il n’était même pas venu le temps béni où j’allais me projeter dans les rues pour courir à ma pâtisserie préférée et prendre ma dominicale tartelette mûres/amandes, ce qui s’approchait le plus pour moi d’une bonne dose à l’époque.

Mes perspectives étaient réduites aux murs de la chambre que mes parents m’accordaient, un long trop long dimanche sans trouvaille pour me sauver, pas de café en vue, j’étais coincé.

Soudain… 

Non en fait, ce ne fut pas « soudain ». 

Petit à petit mes paupières se firent lourdes, et vous connaissez la suite. Quelques minutes plus tard, j’étais en pleine pratique de « la sieste à Gaël ». Un tremblement de terre recouvert d’oreillers qui allait bouleverser le cours de ma vie, et que j’allais améliorer au cours des décennies qui s’empileraient à la suite.

Quatre présidents de la République plus tard… 

Chaque jour qui n’est pas passé à travailler avec mes camarades de l’autre côté de la webcam, ressemble à ce dimanche de février. Comme prévu, Michel a remplacé Jacques (par Jacquie ?) et les dimanches parisiens sont des copier/coller des plus mornes de mes week-ends sous-préfectoraux. 

La révolution molle a eu lieu et, n’en déplaise à Gil Scott-Heron, elle a bien été retransmise en direct à la télévision, commentée minute par minute sur les réseaux. Finalement, le lifestyle de la province a nécrosé le gai paris pour lequel nous (les nous bobos dont je suis le porte drapeau autodéclaré depuis que le bobo est bobo) acceptons de payer tout deux fois plus cher.

Mes filles s’ennuient, j’ennuie sans doute Celle que j’accompagne, je vous ennuie, nous sommes l’ennui.

Vos paupières sont lourdes…


Nota : Un trait d’humour dont j’ai honte s’est glissé dans cette chronique. Je vous exprime mes plus sincères regrets.

Vous cherchez des conseils inutiles pour aller dans la mauvaise direction ?

Recevez en cadeau l’ouvrage Dix citations inspirantes pour aller droit dans le mur.

Abonnez-vous aux Lettres d'un jeune boomer.