L’Instagramatuer

Longtemps je n’ai pas écrit.

Dans ma prime jeunesse, passée dans cette sous-préfecture baignée par le soleil du sud de la Loire qui est au nord du sud de la France, je savais que je devais écrire pour exister vraiment​.​ ​M​ais les livres que j’avais à lire, à dévorer, à finir me prenaient tout le temps où je ne brûlais pas la chandelle de ma vie de jeune provincial gavé au sein fécond de la république de Mitterrand II dont on sait aujourd’hui qu’elle fut l’âge d’or de l’épopée humaine de la plus belle des nations portées par la Terre, je parle ici de la France d’avant évidemment, celle des Vrais Hommes dont le plus grand fut le Général de Gaulle, parce Bonaparte lui était tout petit.

La Chronique OK Boomeer à écouter ci-dessous

Jeune adulte, Parisien d’adoption à l’accent chantant, j’acquis une machine à écrire pour enfin m’y mettre. Tout était en place. Je vivais sous les toits de Pigalle grâce à la générosité jamais démentie de l’un de mes amis dont je ne vous conseillerais que trop d’en avoir un de pareil, je n’avais pas un sou, l’avenir à la mode « génération Yuppie » ne me réservait aucune place de choix parce que a) je n’étais pas équipé des pièces qu’il fallait, b) à Rastignac j’ai toujours préféré Bandini et enfin et surtout c) ce Bernard Tapie ne me paraissait pas un bon Guide Suprême. En un mot, j’étais tellement prêt à écrire que je n’aurais pu l’être plus. Hélas, les Bains, la Loco et le Noctambule m’empêchèrent de réaliser le Grand Œuvre pour lequel j’étais né, et ma production de ces années-là tient, ce n’est pas une image, sur une feuille de papier à cigarette qui manqu​a​ sans doute à un copain de l’époque pour terminer un cinq-feuilles.

Suivirent les heureuses années de la paternité, des années pour tout un chacun gonflées de joie et de fierté devant ces belles têtes blondes, si tant est, bien sûr, que vous ​ayez la chance qu’elles soient blondes mais cela fonctionne aussi sans doute avec les autres couleurs du nuancier bambinal c’est à vérifier, qui contentent l’Homme dans son désir de postérité. Autant dire que, baigné dans cette joie parfaite, pas une ligne ne fut écrite. C’est tout à mon honneur, et je m’en félicite chaque jour.

Enfin, je m’y ​suis ​mis. 

À l’aube du crépuscule de l’été de l’existence, la mi-vie comme disent les Américains, je commençai à produire. Non pas un livre, un roman, une nouvelle ou un guide de la paternité (ce que je pourrais tout à fait écrire, demandez-le aux chères têtes blondes susmentionnées) mais des chroniques dont certains disent qu’elles les font parfois sourire. À un rythme incertain, incapable de dire si c’était hebdomadaire, bi-mensuel ou quotidien, une vieille ruse de Fremen pour ne pas attirer le Ver qui mangeait l’inspiration, je pondais enfin des mots, j’étais lu, j’accomplissais mon destin, le Dormeur s’était réveillé… En relisant ces derniers mots, je me demande si je ne me suis pas laissé entraîner dans ce paragraphe.

La tuile remonte à quelques semaines. Je profitais de congés payés bien mérités, que c’est beau la France !, et j’avais décidé de travailler un peu la promotion de ma production de contenu pour augmenter mon lectorat, parce que oui j’écris pour être lu. Sur mon téléphone, j’ai donc téléchargé Instagram, une application que j’avais banni de ma vie alors que les Gilets jaunes voulaient bannir notre Président (ce qui n’a aucun rapport mais donne un repère chronologique à ceux qui se souviennent de cette histoire heureusement terminée, résolue et loin derrière nous).

Bien mal m’en a pris.

Un pyschosociologue de comptoir dudeiste capturé par l'Instagram
Ulysse ou Alice ?
by l’Homérique Gilles Rapaport

Alors que je complétais mon profil d’informations totalement biaisées et partiellement fausses visant à créer sur l’application une légende pour attirer une nouveau lectorat adepte de boomers psychosociologues de comptoir, je me vis proposer de suivre quelques profils sans doute en rapport avec mes amis Facebook, bref c’est de la tripaille algorithmique dont on se moque ici. Et là… telle une Alice à la barbe blanche, je me retrouvai plongé dans un trou noir dont je n’avais pas la moindre idée​ où il allait me mener​.

Sur Instagram, il y a un monde parallèle, et merveilleux, peuplés de Gentilles Personnes qui sont pour la plupart de sexe féminin​, ​par leur chant elles m’ont attiré, elles ont bien failli avoir ma peau les Coquines Filles de Gaïa. Je ne suis pas Ulysse et je n’étais pas préparé, je l’ai dit JE SUIS ALICE. 

Comment vous décrire cet univers… Je pense que je suis obligé de mettre des Majuscules, sinon ce que j’écris n’aura pas autant de sens. C’est une réunion de Personnes Habitées, Gardiennes Généreuses des Bienfaits de la Mère Nature. Elles chantent beaucoup et remercient encore plus les Autres Bienheureuses de tout et de rien. Certains osent dire que ces Sorcières Bénéfiques sont AntiVax, AntiPasse et ProQanon. Des Hommes Aigris sans nul doute. ​Ce fut une Douche de Bienveillance dont j’ai eu le plus grand mal à m’extraire.​ Pas un mot n’est  sorti de mon clavier pendant ces quelques semaines.

J’étais empêché, muet des doigts.​

Un jour que j’étais à étreindre le pommier du pré de notre mansarde en la Comté tout en lui murmurant comme il était beau et sympathique, alors que ma fille Bulle me tressait des fines nattes avec des orties (une recette secrète japonaise qui allait me permettre de passer au Troisième Degré Sorcier Kawaï), Celle que j’accompagne me tapota avec insistance sur l’épaule. Je me retournai, la regardai et compris qu’il fallait cesser. Ce que je fis. Avec les années nous avons développé un système de communication proche de celui des couples de dauphins.

C’est ainsi que je me suis remis à écrire.

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